Les femmes et la traduction : les grandes oubliées

avril 22, 2026

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Les femmes et la traduction : une profession de l’ombre majoritairement féminine

Traduire, c’est faire tomber les frontières linguistiques, transposer une réalité culturelle dans une autre, porter un message jusqu’à l’autre bout du monde.

Dans cet univers, les traducteurs restent presque toujours invisibles, et leur genre n’y change rien : un bon traducteur, c’est justement celui qu’on ne remarque pas. Une sorte de ninja de la langue, en somme.

Aujourd’hui, la majorité des traducteurs dans le monde sont en réalité des traductrices (enquête SFT).

En Belgique, elles représentent environ 75 % de la main-d’œuvre du secteur (Nextconomy).

Le chiffre a de quoi étonner. Pendant des siècles, la traduction est en effet restée une activité presque exclusivement masculine, dont les femmes se trouvaient écartées : on doutait volontiers de leur aptitude intellectuelle à exercer un tel métier.

Elles s’y sont pourtant imposées, peu à peu, jusqu’à en devenir la principale force motrice.

Cet article vous présente quelques-unes de ces femmes qui ont marqué le métier et façonné son histoire.

Les interprètes présentes au procès de Nuremberg

Le procès de Nuremberg, intenté par les forces alliées contre vingt-quatre hauts responsables nazis, a réuni de nombreux traducteurs et interprètes. Parmi eux figuraient notamment Patricia van der Elst (interprète anglaise), Tatiana Stoupnikova (interprète russe), Inna Koulakovskaïa (interprète allemande) et Marie-France Skuncke (interprète française).

Comme les autres interprètes, elles ont été retenues à l’issue d’une série de tests et d’entretiens destinés à vérifier qu’elles possédaient les compétences requises pour assurer l’interprétation pendant les audiences.

Ce procès, premier de l’Histoire à exiger une interprétation simultanée d’une telle ampleur, devait se dérouler en quatre langues : anglais, français, allemand et russe.

Tout restait à inventer dans ce contexte inédit : le recrutement des interprètes, le matériel technique fourni par IBM, et la fameuse cabine vitrée surnommée l’« aquarium ».

Procès de Nuremberg - Tatiana Stoupnikova
Tatiana Stoupnikova, interprète russe au procès de Nuremberg

Sciences

Claudine Picardet (1735-1820)

Scientifique française, Claudine Picardet a traduit la littérature savante de ses contemporains, surtout dans les domaines de la chimie et de la minéralogie.

Elle maîtrisait cinq langues étrangères, ce qui était rare à son époque. En 1785, elle publie d’abord sa première traduction, les Mémoires de chymie, de façon anonyme, avant d’oser signer ses travaux de son vrai nom.

Ses traductions ont notamment nourri les recherches d’Antoine Lavoisier pendant la révolution chimique.

Clémence Royer (1830-1902)

Érudite autodidacte française, Clémence Royer a traduit L’Origine des espèces de Charles Darwin.

Cette traduction a beaucoup fait pour populariser la théorie de l’évolution dans le monde francophone.

Darwin reprochait pourtant à ses préfaces et à ses notes explicatives une certaine liberté de ton. Son travail n’en a pas moins assis la renommée du naturaliste en France.

Elle révisera d’ailleurs sa traduction en tenant compte de ses remarques, puis publiera une troisième édition enrichie de ses propres commentaires.

Littérature, poésie et psychologie : les classiques

Anne Dacier (1654-1720)

Femme de lettres, philologue et traductrice française, Anne Dacier publie en 1681 sa première traduction, Les Poésies d’Anacréon et de Sapho. Elle se consacre ensuite aux textes classiques, sachant bien que le public de son temps préférait lire en français qu’en latin ou en grec.

On lui doit la première traduction française de l’Iliade et de l’Odyssée d’Homère. Longtemps, ses versions ont fait autorité, même si elles s’écartent parfois du texte source.

L'Odyssée d'Homère - Anne Dacier
L’Odyssée d’Homère, traduite en français par Anne Dacier

Elizabeth Ashurst (1813-1850) et Matilda Hays (1820-1897)

Elizabeth Ashurst, activiste radicale anglaise, et Matilda Hays, journaliste et romancière féministe anglaise, sont les premières à traduire l’œuvre de George Sand en anglais.

Conquises par le ton subversif de ses romans et par les thèmes politiques et sociaux qu’elle y aborde, elles en traduisent ensemble six, dont La Dernière Aldini et Les Maîtres mosaïstes, avec l’ambition de faire connaître l’autrice au public britannique.

Florence Ayscough (1875-1942)

Sinologue américaine, Florence Ayscough s’était donné pour mission de faire découvrir aux États-Unis les grands poètes et peintres chinois, et de combattre ainsi les clichés qui collaient à ce peuple.

Devenue professeure, traductrice et écrivaine, elle a fait connaître quantité de figures majeures de la culture chinoise, parmi lesquelles le peintre et poète Xugu ou le poète Du Fu.

Xugu - poisson rouge
Peinture de Xugu : Goldfish

Alix Strachey (1892-1973)

Autrice et psychanalyste anglaise, Alix Strachey a traduit avec son mari l’intégralité des écrits de Freud, de l’allemand vers l’anglais.

C’est le maître viennois lui-même qui avait confié au couple ce travail titanesque.

Leur édition anglaise, The Standard Edition of the Complete Psychological Works of Sigmund Freud, s’est vite imposée comme la référence, riche de ses introductions et de ses nombreuses notes bibliographiques et historiques.

The Standard Edition of the Complete Psychological Works of Sigmund Freud - Alix Strachey
The Standard Edition of the Complete Psychological Works of Sigmund Freud, traduite par Alix et James Strachey

Philosophie

Giuseppa Barbapiccola (1702-1740)

Philosophe italienne, Giuseppa Barbapiccola a traduit les Principes de la philosophie de Descartes.

Elle se sert de cette traduction pour prouver que les femmes disposent des mêmes capacités intellectuelles que les hommes, et pour réclamer leur droit à l’éducation.

Elle défend son travail contre les vieux arguments sur l’infériorité intellectuelle des femmes qu’avançaient, entre autres, Homère, Hérodote ou Claude Fleury.

Pour appuyer son propos, elle invoque les traductrices reconnues de l’Histoire, telles qu’Anne Dacier ou la reine Christine de Suède.

Principes de la philosophie - Giuseppa Barbapiccola
Les Principes de la philosophie de Descartes, traduits en italien par Giuseppa Barbapiccola

Sociologie et droits humains

Mary Howitt (1799-1888)

Autrice, traductrice et poétesse anglaise, Mary Howitt a signé le célèbre poème L’Araignée et la mouche. Elle a notamment traduit en anglais l’œuvre de l’écrivaine féministe suédoise Fredrika Bremer, ainsi que les contes de Grimm. Sa contribution à la littérature pour enfants reste saluée, en particulier pour sa portée éducative.

L'Araignée et la mouche - Mary Howitt
L’Araignée et la mouche, écrit par Mary Howitt

Louise Swanton Belloc (1796-1881)

Louise Swanton Belloc est une femme de lettres et traductrice française.

On lui doit la traduction de La Case de l’oncle Tom de l’Américaine Harriet Beecher Stowe, qui dépeint les conditions de vie effroyables des esclaves afro-américains, ainsi que plusieurs ouvrages de Dickens, dont Les Contes de Noël.

Elle militait par ailleurs pour l’éducation des femmes.

Louise Swanton Belloc - La Case de l'oncle Tom
Couverture de La Case de l’oncle Tom, traduit en français par Louise Swanton Belloc

Littérature et pop culture

Plus près de nous, de grandes sagas littéraires et des ouvrages marquants de la pop culture ont gagné le français, et bien d’autres langues. Voici une liste non exhaustive des traductrices qui y ont contribué :

  • Anne Delcourt a traduit la saga Divergente de Veronica Roth, depuis adaptée au cinéma.
  • Nathalie Serval et Mona de Pracontal ont traduit la saga Percy Jackson de Rick Riordan, portée à l’écran au cinéma puis, plus récemment, en série sur Disney+.
  • Julie Lafon a traduit les romans de Cassandra Clare, dont la saga The Mortal Instruments et les trilogies The Infernal Devices, The Last Hours et The Dark Artifices. Le premier tome de The Mortal Instruments a d’abord été adapté au cinéma, puis l’ensemble de la saga en série télévisée.
  • Valérie Drouet est la traductrice des romans d’Alice Oseman, parmi lesquels Heartstopper, Solitaire et Silence Radio. La série de romans graphiques Heartstopper a été adaptée par Netflix.
  • Sylviane Rué a traduit La Servante écarlate de Margaret Atwood, roman décliné au cinéma, en série télévisée et en bande dessinée.
  • Mélanie Fazi a traduit la saga Fils-des-brumes de Brandon Sanderson.
  • Céline Morzelle et Sarah Dali ont traduit My Dear F**ing Prince de Casey McQuiston, adapté par Prime Video.
Margaret Atwood - La Servante écarlate
La Servante écarlate de Margaret Atwood, traduit en français par Sylviane Rué
Saga The Mortal Instruments français
La saga The Mortal Instruments de Cassandra Clare, traduite en français par Julie Lafon

Dans l’ombre, mais indispensables

Cette galerie de traductrices ne donne qu’un aperçu de la richesse d’un métier trop souvent relégué au second plan. Peut-être vous donnera-t-elle envie de lire certaines de leurs œuvres, de vous pencher de plus près sur le travail des chefs de projet en traduction, ou tout simplement de poser un autre regard sur ces femmes qui, jour après jour, élargissent nos horizons en nous ouvrant aux cultures du monde entier. Pour aller plus loin, vous pouvez parcourir l’ensemble de nos articles de blog ou prendre contact via notre page de contact.

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