Une profession de l’ombre, majoritairement féminine
La traduction, c’est l’art de briser les frontières linguistiques, d’adapter une réalité linguistique à une autre, de transmettre un message au monde entier.
Dans ce monde, les traducteurs sont bien souvent oubliés, peu importe leur genre, car un bon traducteur est un traducteur qu’on ne remarque pas, une sorte de ninja de la langue si vous voulez.
Aujourd’hui, la majorité des traducteurs dans le monde sont en réalité des traductrices (enquête SFT).
En Belgique, les femmes représentent ainsi environ 75 % de la force de travail dans le domaine (Nextconomy).
Cela pourrait vous surprendre, car pendant longtemps, la traduction est restée une activité quasi exclusivement masculine : les femmes en étaient largement écartées, leur capacité intellectuelle à exercer ce type de métier étant bien souvent remise en question.
Pourtant, elles se sont progressivement imposées dans la profession, au point d’en être aujourd’hui la principale force motrice.
C’est pourquoi nous souhaitons vous présenter dans cet article certaines des femmes qui ont marqué le monde de la traduction et le métier.
Les interprètes présentes au procès de Nuremberg
Le procès de Nuremberg, intenté par les forces alliées contre vingt-quatre hauts responsables nazis, a rassemblé de nombreux traducteurs et interprètes parmi lesquels on retrouve, entre autre, Patricia van der Elst (interprète anglaise), Tatiana Stoupnikova (interprète russe), Inna Koulakovskaïa (interprète allemande) et Marie-France Skuncke (interprète française).
Elles ont été sélectionnées, tout comme les autres interprètes, à l’issue d’une série de tests et d’entretiens visant à déterminer si elles possédaient les compétences nécessaires pour assurer l’interprétation lors des audiences.
Ce procès, premier événement de l’histoire à nécessiter une interprétation simultanée d’une telle envergure, devait se tenir en quatre langues : anglais, français, allemand et russe.
C’est dans ce contexte inédit que tout a dû être mis en place : le recrutement des interprètes, le matériel technique fourni par IBM, et la fameuse cabine vitrée des interprètes, surnommée l’« aquarium ».

Sciences
Claudine Picardet (1735-1820)
Madame Picardet est une scientifique française qui a traduit la littérature scientifique de ses contemporains, principalement dans les domaines de la chimie et de la minéralogie.
Elle maîtrisait cinq langues étrangères, chose peu courante à l’époque. En 1785, elle publie sa première traduction, Mémoires de chymie, de façon anonyme, avant de choisir de signer ses travaux sous son vrai nom.
Ses traductions ont notamment contribué aux travaux d’Antoine Lavoisier durant la révolution chimique.
Clémence Royer (1830-1902)
Clémence Royer est une érudite autodidacte française qui a traduit L’Origine des espèces de Charles Darwin.
Cette traduction a grandement contribué à populariser la théorie de l’évolution dans le monde francophone.
Malgré les critiques de Darwin sur le contenu de ses préfaces et notes explicatives, sa traduction a largement contribué à la renommée de ce dernier en France.
Elle révisera par la suite son travail en suivant ses suggestions, avant de publier une troisième édition accompagnée de ses propres commentaires.
Littérature, poésie et psychologie – Les classiques
Anne Dacier (1654-1720)
Anne Dacier est une femme de lettres, philologue et traductrice française. En 1681, elle publie sa première traduction, Les Poésies d’Anacréon et de Sapho, avant de se consacrer à la traduction de textes classiques, consciente que le public de l’époque préférait lire en français plutôt qu’en latin ou en grec.
Elle est ainsi la première à traduire l’Iliade et l’Odyssée d’Homère en français ; ses traductions ont longtemps fait autorité, même si elles s’éloignent par moments du texte source.

Elizabeth Ashurst (1813-1850) et Matilda Hays (1820-1897)
Elizabeth Ashurst, activiste radicale anglaise, et Matilda Hays, journaliste et romancière féministe anglaise, sont les premières traductrices des œuvres de George Sand en anglais.
Séduites par le ton subversif de ses romans et les thèmes politiques et sociaux qu’elle y abordait, elles traduisent ensemble six de ses ouvrages, dont La Dernière Aldini et Les Maîtres mosaïstes, avec l’ambition de faire connaître l’autrice au public britannique.
Florence Ayscough (1875–1942)
Florence Ayscough est une sinologue américaine qui s’est donné pour mission de faire découvrir aux États-Unis les grands poètes et peintres chinois et, par ce biais, de lutter contre les stéréotypes négatifs à propos du peuple chinois.
Devenue professeure, traductrice et écrivaine, elle a fait connaître de nombreuses figures marquantes de la culture chinoise, telles que le peintre et poète Xugu et le poète Du Fu.

Alix Strachey (1892–1973)
Alix Strachey est une autrice et psychanalyste anglaise, elle a traduit avec son mari les écrits complets de Freud de l’allemand vers l’anglais.
C’est d’ailleurs lui qui avait demandé au couple Strachey de commencer ce travail de traduction titanesque.
L’édition anglaise, connue sous le nom de The Standard Edition of the Complete Psychological Works of Sigmund Freud, est vite devenue la référence avec ses introductions aux œuvres et ses nombreuses notes bibliographiques et historiques.

Philosophie
Giuseppa Barbapiccola (1702-1740)
Giuseppa Barbapiccola est une philosophe italienne qui a traduit les Principes de la philosophie de Descartes.
Elle se sert de cette traduction pour démontrer que les femmes ont les mêmes capacités intellectuelles que les hommes et revendiquer leur droit à l’éducation.
Elle défend sa traduction contre les arguments traditionnels de l’infériorité intellectuelle des femmes qu’avancent, entre autres, Homère, Hérodote ou Claude Fleury.
Elle s’appuie également sur les travaux de traductrices reconnues tout au long de l’Histoire telles qu’Anne Dacier ou la reine Christine de Suède.

Sociologie / Droits humains
Mary Howitt (1799-1888)
Mary Howitt est une autrice anglaise, traductrice et poétesse. Elle est l’autrice du célèbre poème L’araignée et la mouche. Elle a traduit par exemple les œuvres de l’écrivaine féministe suédoise Fredrika Bremer en anglais ainsi que les contes de Grimm. Sa contribution à la littérature pour enfants est grandement saluée notamment pour sa valeur éducationnelle.

Louise Swanton Belloc (1796-1881)
Louise Swanton Belloc est une femme de lettres et traductrice française.
Elle a notamment traduit La Case de l’oncle Tom de la romancière américaine Harriet Beecher Stowe, qui dépeint les conditions de vie affreuses des esclaves afro-américains, ainsi que plusieurs ouvrages de Dickens tels que Les Contes de Noël.
Elle était également partisane de l’éducation des femmes.

Littérature – Pop Culture
Plus récemment, des sagas littéraires et des ouvrages marquants de la pop culture ont été traduits vers le français (et vers bien d’autres langues), voici une liste non-exhaustive des traductrices :
- Anne Delcourt a traduit la saga Divergente de Veronica Roth, depuis adaptée au cinéma.
- Nathalie Serval et Mona de Pracontal ont traduit la saga Percy Jackson de Rick Riordan, adaptée en films puis, plus récemment, en série sur Disney+.
- Julie Lafon a traduit les romans de Cassandra Clare, dont la saga The Mortal Instruments, les trilogies The Dark Devices, The Last Hours et The Dark Artifices. Le premier roman de la saga The Mortal Instruments a été adapté en film puis l’entièreté de la saga en série télévisée.
- Valérie Drouet est la traductrice des romans d’Alice Oseman, parmi lesquels on retrouve, entre autres, Heartstopper, Solitaire et Silence Radio. La série de romans graphiques Heartstopper a été adaptée en série par Netflix.
- Sylviane Rué a traduit La Servante écarlate de Margaret Atwood, roman adapté au cinéma, en série télévisée et en bande dessinée.
- Mélanie Fazi a traduit la saga Fils-des-brumes de Brandon Sanderson.
- Céline Morzelle et Sarah Dali ont traduit le roman My Dear F**ing Prince de Casey McQuiston, adapté au cinéma par Prime Video.


Dans l’ombre, mais indispensables
En conclusion, cette liste de traductrices n’est qu’un aperçu de la richesse et de la diversité d’une profession trop souvent dans l’ombre. Que cet article vous donne envie de lire certains de leurs travaux, de vous intéresser davantage au monde de la traduction, ou simplement de porter un autre regard sur ces femmes qui, chaque jour, élargissent nos horizons en nous ouvrant aux cultures du monde entier.





